« Les Inspirateurs » avec Jérémy Jaoui : quand les entreprises se redécouvrent à travers le cinéma.

Avec notre série de portraits "Les Inspirateurs", nous donnons la parole à des talents de la communauté OFF-WORKS qui bousculent les codes de la créativité. Multi-talents aux parcours éclectiques, ils transforment leur singularité en atout pour repenser leurs offres aux entreprises.

Artistes et pros de l’image, designers, développeurs, consultants ou graphistes, ils développent de nouvelles approches de leur travail au profit d’innovations créatives détonnantes.

Dans une période où la course à l’innovation s’accélère, nous voulons mettre en lumière ces talents inspirés et inspirants.

Pour ce nouvel entretien “Les Inspirateurs”, OFF-WORKS a interviewé Jérémy Jaoui, réalisateur indépendant. Son approche, à contre-courant des missions de conseil traditionnelles, pousse les entreprises à se questionner sur leurs valeurs et leur culture interne avec authenticité.

Bonjour Jérémy, tu mets tes talents de cinéaste au service d’entreprises. Peux-tu nous en dire plus sur ton concept des Petits Grands Films ?

Jérémy : Les petits grands films, c’est une démarche expérimentale. De nombreux cabinets de conseil travaillent sur l’identité des entreprises, leurs raisons d’être. Puis, après une introspection, leur livrent un .doc, un .ppt, ou une présentation devant un paperboard. Moi, je propose le même chemin. Mais à la fin, je leur livre un film. J’aide les gens à dire en image ce qu’ils n’arrivent pas à dire avec des mots.

Quel est ton livrable ?

Jérémy : Mon livrable, c’est un film qui aide les entreprises à comprendre qui elles sont vraiment, humainement. Qui leur donne le sentiment d’appartenir à quelque chose de pas nécessairement palpable, qui fait leur véritable identité. Car leur identité, ce n'est pas seulement des chiffres, des diplômes, ni des objectifs.

En quoi ton travail de cinéaste, et donc d’artiste, se distingue-t-il du travail d’un prestataire audiovisuel avec un film de marque classique pour tes clients ?

Jérémy : En France, on est habitué à commander des process, des méthodes de travail. Pas des styles, ni des visions. Un process seul, sans vision, permet de faire du volume, et de vendre un produit standardisé, avec des images et des identités qui se ressemblent toutes. Au risque de paraître un peu provocateur, je voudrais dire qu’un cinéaste ne travaille pas pour un client, mais avec son client. Il n’est pas là pour s’enfermer dans un cahier des charges. Il permet à son client d’aller là où il n’irait pas sans lui. Le cinéaste travaille pour explorer, sublimer le réel. Il doit évidemment cerner les problématiques du client, mais in fine, il apporte sa propre lecture. Sinon à quoi bon ?

Que penses-tu apporter en tant qu’artiste à une équipe de communication ?

Jérémy : Intellectuellement, mon plus gros challenge est de travailler avec des entreprises qui ont vraiment besoin d’exister. Le meilleur moyen d’exister est de passer par des créatifs qui ont un vrai rapport à l’existence, le souci de mettre en valeur, de sublimer le réel. Travailler avec un cinéaste ou un artiste permet de créer une marge de manœuvre, une distance quasi inexistante quand on passe par les canaux traditionnels.

Comment t’est venue cette idée d’hybrider l’univers du cinéma et celui de l’entreprise ?

Jérémy : Je suis parti d’un postulat de base très simple : pour la génération de nos parents et de nos grands parents, le marché était ultra libre. Il suffisait de mettre une plaque en bas de chez soi et on avait du travail (boucher, boulanger, etc)... Avec le temps, les marchés ont saturé. D’abord en France, puis sur tous les marchés avec la mondialisation. On ne peut plus se distinguer par les produits ni par les prix. On est arrivé à un stade où il faut se différencier par l’identité de marque. C’est elle qu’il faut mettre en avant, sur laquelle il faut miser. Ce qui va différencier les identités, c’est la vraie raison pour laquelle les entreprises travaillent, ce qui les motive vraiment. Leur vraie raison d’être.

Quel usage ton client fait-il de ton travail ? Plutôt de la communication interne ?

Jérémy : Plus le temps passe et plus l’interne et l’externe se mélangent. Le corporate commence à être fier de l’interne. Le but, pour le client comme pour moi, c’est de créer une vraie fierté dans la boîte. Et qu’on en vienne à être suffisamment fier du film de marque pour le montrer en externe.

Quels retours tes clients te font-ils ?

Jérémy : Unanimement, comme il ne me fournissent pas de cahiers des charges - en-dehors de leurs contenus, contraintes humaines, géographiques, et temporelles - c’est que je tape dans le mille. Je réalise qu’ils m’offrent une confiance totale. Que ça ne fonctionnerait pas autrement. Ils sont toujours étonnés de voir qu’avec des images, de la musique et des sentiments, on peut identifier de véritables problématiques. Les mots ne sont pas toujours la réponse.

Pour toi une identité de marque, une identité corporate, une marque employeur… Ça demande des réponses abstraites ?

Jérémy : Oui carrément, ces réponses se trouvent dans des éléments abstraits, des visions, de la personnalité, de la prise de risque. Il faut qu’on sente qu’il y a quelque chose à combler, à nourrir, c’est forcément abstrait. Pour une marque employeur par exemple, un simple salaire ce n’est plus attractif. On cherche quelque chose d’autre, qu’il y a derrière les titres et les diplômes. Notre génération a soif de ça.

Une réalisation dont tu es fier à partager avec nous ?

Jérémy : Pour une maison de ventes aux enchères, je devais réaliser une vidéo dans un entrepôt. Le commissaire priseur avait peur que je ne trouve rien de beau dedans. Il avait l’habitude de travailler avec des prestataires vidéos classiques, d’avoir des vidéos standardisées. Celles que les clients regardent, avouons-le, parfois avec gène. Et pourtant on a trouvé du beau dans ce grand hangar. Il a assisté à la projection. Je l’ai vu les yeux humides. Il n’avait pas besoin d’une vidéo informative, il avait besoin de sens, de fierté, de ressentir quelque chose de fort.

Aurais-tu un conseil à donner à des entreprises qui hésiteraient à faire appel à un artiste ?

Jérémy : On oublie trop souvent qu’il faut s’amuser. On a tendance à oublier que le cinéma, la vidéo, ne sont pas que des outils promotionnels. Ils servent à nous évader. Dans une période aussi anxiogène, on a besoin de l’art. Une entreprise ne devrait pas limiter l’art à un outil de communication, l’enfermer dans des objectifs trop précis. L’ADN de l’art, dont peuvent se servir les entreprises, c’est sa capacité à nous faire rêver abstraitement. Les choses peuvent exister pour faire du bien, pour informer et surtout pour les deux. N’oublions pas que l’art fait rêver, fait voyager, fait du bien. A un moment où le monde va au plus mal, c’est important de penser à ça. Si le client n’est pas content de voir son prestataire ou l’inverse, ce n’est plus de l’art. Et ça c’est dommage.